La mariée du Bon Pasteur


La mariée du Bon Pasteur, nouvelle


Lyon, France - Le choeur bleu du Bon Pasteur
Lyon, France – Le choeur bleu du Bon Pasteur

« Tu l’as vue ? »

Les yeux écarquillés, Johan me dévisage l’air paniqué. C’est rare de le voir dans un état pareil. D’habitude, quand on explore des lieux abandonnés, il est plus du genre à rire et faire de mauvaises blagues à la poule mouillée que je suis. Il faut dire que je suis plutôt crédule et inquiet de tempérament, alors ça prend toujours très facilement. Mais là, c’est quand même un peu gros pour faire illusion.

« Arrête de me faire marcher, Jo, c’est bon, tu m’en as déjà assez faites pour que je ne prenne plus », lui dis-je avec amusement. Mais Johan continue de me fixer avec insistance, hagard. Je m’emporte : « C’est bon, arrête, tu commences vraiment à me foutre les jetons, là ». Rien n’y fait. Jo semble figé dans son corps et son esprit.

Debout, là, au milieu de la nef de l’église, dans cette étrange atmosphère de ruine mêlée à l’oubli, son immobilité a quelque chose d’irréel et de profondément inquiétant. Il faut dire, déjà que l’église du Bon Pasteur est en elle-même un mystère, il ne manque plus que l’histoire de deux jeunes explorateurs en herbe portés disparus un beau jour d’été 2017 pour en faire la nouvelle coqueluche des amateurs de surnaturel et tutti quanti.

Je redescends les marches en pierre avec précipitation pour aller vérifier qu’il n’a rien. A peine je le touche à l’épaule qu’il sursaute et pousse un petit cri de surprise. Ça y est, le revoilà les pieds sur terre. Il a le teint pâle, le front en sueur. On dirait même qu’il tremble de froid, alors qu’on est en juillet.

Je me moque : « Alors ça, Jo, je n’aurais jamais cru le voir de mes propres yeux. Johan l’intrépide, le farceur invétéré, qui se prend à ses propres blagues. Comme quoi, le karma existe, hein ? ». Je ris à pleine gorge. Mais les seuls rires qui me reviennent sont ceux de l’écho de ma voix se heurtant sèchement aux murs taggés de l’église.

« Paul, arrête, je suis sérieux, j’ai vu quelqu’un là-haut, je te dis ». Johann a enfin réussi à reprendre son souffle. Les mains sur les cuisses, il halète encore. « Je te jure, j’ai vu une femme là-haut, ce n’est pas une blague ». Une goutte de transpiration tombe de son front sur le sol. Je ne l’ai jamais vu dans cet état. Je ne le reconnais pas. D’habitude, il est très fort pour jouer la comédie, mais là, si c’est du chiqué, c’est digne des Césars.

J’essaie de le rassurer comme je peux, et moi avec. « Tu sais, c’est bien possible, je lui réponds. Après tout, on n’est pas les seuls petits malins à s’aventurer ici. Je te rappelle qu’on a eu l’idée de venir découvrir cette église en scrollant sur Instagram ». Je ne suis pas très convaincu par ce que j’avance, mais le tout, c’est qu’il sorte enfin de sa torpeur. Je pose ma main sur son dos pour le calmer.

Enfin, Johan semble reprendre ses esprits. « Tu as raison, répond-il, mais je t’assure avoir vu quelque chose bouger là-haut, et je suis presqu’aussi certain que c’était une femme ». « On va aller voir ça, ne t’en fais pas », lui dis-je en clignant de l’œil pour dédramatiser la situation.

Pour une église abandonnée depuis presqu’un siècle, le lieu reste magnifique. Je suis surpris par le volume de la nef : l’église paraît bien plus grande au dedans qu’au dehors. Mais surtout, il y a ici une atmosphère très particulière, notamment en cet après-midi ensoleillé. Malgré les dégradations innombrables, je suis envahi par un sentiment de solennité alors que percent à travers les vitraux les rayons du soleil couchant, dessinant dans la poussière en suspension des traits de couleur aux airs mystiques. C’est l’endroit rêvé pour tout photographe aimant peindre avec la lumière. Je commence à m’imaginer en train d’organiser quelques sessions de portrait à côté du confessionnal encore intact adossé au mur ouest. Ce serait décidément parfait.

Soudain, un tintement de cloche résonne dans le clocher. Je regarde Johann avec effroi. Lui est encore plus pâle qu’il ne l’était auparavant. J’essaie de me rassurer comme je peux. « Sûrement un pigeon qui s’est heurté à une cloche. Tu sais, il y a plein de pigeons ici, vu que c’est abandonné. Et vu que ce sont des créatures idiotes souvent, c’est bien possible que l’un d’eux soit rentré dans une cloche. Cons de pigeons, hein ? ». C’est sûrement l’explication la plus minable que j’ai pu trouver dans ma vie. D’ailleurs, Johan ne s’y trompe pas. « T’es vraiment bête, il y a quelque chose là-haut, je te dis. J’en suis sûr maintenant ».

Piqué au vif par son insulte, je lui réponds avec défi « Bah on a qu’à aller voir, hein, de toute façon, elle est seule et on est deux, donc au pire, on saura se défendre, non ? ». Johan n’a pas l’air très emballé par mon idée. A vrai dire, moi non plus. C’est fou les mauvaises décisions qu’on peut prendre quand on est deux, parfois. « Très bien, si tu insistes, me répond-il, allons-y, mais t’y vas en premier ». Je regrette de m’être offusqué si vite.

Prenant notre courage à deux mains, nous décidons donc de monter. Ce qui est assez étrange avec cette église, c’est qu’il est en fait plutôt aisé d’accéder au premier étage, alors que l’accès au rez-de-chaussée est quasiment impossible, le parvis n’ayant jamais été achevé. C’est d’ailleurs pour ça que l’église du Bon Pasteur est devenue l’une des curiosités de la Croix-Rousse : l’église sans parvis, victime du passage du IIIème Empire à la IIIème République. Heureusement, une fois à l’intérieur, tout a été fait pour que l’on puisse accéder au clocher. Les escaliers en colimaçon à droite du portail principal, bien qu’un peu étroits, sont restés étonnamment praticables malgré les masses de pigeons morts et de déjections qui s’y sont accumulés.

Arrivé au premier étage, je suis frappé par la luminosité de la nef et du chœur vus d’en haut. Les murs ont pris une couleur dorée, et le chœur a pris des teintes bleutées. Le spectacle est grandiose, et je ne peux m’empêcher de prendre une photo. Johann me tire cependant par le T-Shirt : « Allez, Paul, je préfèrerais qu’on fasse ça une fois qu’on sera rassurés ».

Nous nous dirigeons vers l’escalier qui mène au clocher au fond de la pièce. Cette fois-ci, l’accès est un peu plus difficile. Il n’y aucune lumière, des bris de verre crépitent sous nos pas, et la poussière devient suffocante. A un moment, Johann marche sur une bouteille en verre et manque de glisser. Je le rattrape heureusement par la main. Nous avançons, et arrivons enfin au premier étage du clocher.

L’air libre, enfin. Malgré les déjections de pigeons qui jonchent le sol, nous pouvons enfin respirer et voir la lueur du jour. Au travers des abat-sons, on peut apercevoir la ville de Lyon. Quelle ville magnifique depuis ce point de vue ! On y voit la Saône contourner la colline de Fourvière, qui paraît plus massive encore de si haut. Au loin, on aperçoit Saint-Jean, puis Saint-Georges, et plus loin encore, les flammes qui brûlent en haut des cheminées des usines de Feyzin. A gauche, il y a la Presqu’Île, le Palais Saint-Pierre, l’Hôtel de Ville, l’Opéra, le Rhône, puis les tours du quartier moderne de la Part-Dieu. S’il avait plu quelques jours auparavant, on aurait même certainement pu apercevoir les Alpes au loin. Mais avec la pollution, l’horizon n’est qu’une couche grisâtre enveloppant les montagnes. L’espace de quelques minutes, Johan et moi oublions complètement pourquoi nous étions montés. Nous sommes absorbés par ce spectacle grandiose.

Mais Johan me tire de nouveau sur le T-Shirt. « Paul, c’est superbe ici, mais allons voir plus haut afin d’être sûrs que nous sommes seuls et que ce n’est que notre imagination qui nous a joué des tours tout à l’heure ». Malheureusement, aller voir plus haut signifie aussi emprunter une vieille échelle de bois qui passe dans un trou du plancher du second étage du clocher. Si elle glisse, c’est droit dans le précipice.

« Bon, j’y vais en premier ». Johan semble avoir repris du poil de la bête. C’est enfin le Johan que je connais. « Tu me tiens l’échelle, et je te dis si je vois quelque chose. Si je crie, tu appelles les secours, ok ? ». Je me positionne en dessous de l’échelle, les bras levés. Johan se lance. Ses jambes tremblent, il monte lentement. Il arrive enfin à se hisser en haut.

Je l’entends marcher sur le sol en bois, qui n’a certainement pas été foulé par d’autres pas depuis des années. « Tout va bien là-haut ? », je crie avec inquiétude. Soudain, j’entends un grand fracas. Quelque chose est tombé. Je monte immédiatement, sans penser à ma vie, sans penser au vide sous l’échelle si je glisse. Johan est peut-être en danger.

Alors que je grimpe, j’aperçois petit à petit la silhouette pétrifiée de Johan, assis au sol, les mains en arrière, le teint livide, l’air terrifié. « Johan ! Johan ! Ça va ? Qu’y a-t-il ? Où est-elle ? ». Johan est de nouveau paralysé. Je vois qu’il essaie de prononcer quelques mots, mais aucun son de sort de sa bouche. Il pointe du doigt l’ouverture qui lui fait face. « Elle… Elle… Elle a… La mariée… Elle a sauté… ». Je crie alors « Qui ? Qui a sauté ? Où ça ? Quelle mariée ? ». Je regarde par l’ouverture en me glissant sous les filets de sécurité qui ceignent les abat-sons. Un bref instant, le vertige me saisit. Je me sens aspiré vers le vide. Mais j’arrive à m’accrocher au rebord de pierre. Je regarde une seconde fois, prudemment : il n’y a rien en bas.

« Johan, c’est nul, vraiment, arrête ton cinéma, il n’y a rien en bas ! ». J’ai envie de l’attraper et de le jeter contre un mur, mais ce serait une très mauvaise idée dans un tel lieu. Johan ne réagit pas. Je le prends par l’aisselle, le soulève, et le préviens « Ce n’est plus drôle, allez, on descend et se casse, maintenant, j’en ai ma claque ». Johan ne répond toujours rien. Il garde les yeux écarquillés. Enfin, je le pousse vers l’échelle pour descendre. Il obtempère, pose ses pieds sur les échelons et descend à reculons, machinalement. Il ne dit toujours rien, ne montre presque aucun signe de conscience. On dirait qu’il est ailleurs. Je descends à mon tour.

Alors que nous sortons de l’église par l’étroite fenêtre que nous avions empruntée pour y entrer, Johan reprend enfin ses esprits. « Je l’ai vue, Paul, je l’ai vue. Il y avait une mariée là-haut. Une femme en robe de mariée. Elle avait l’air jeune, et elle était si belle. Elle pleurait. Quand je me suis approché, elle m’a regardé, elle a esquissé un sourire, et puis elle s’est jetée, comme ça. C’est horrible, Paul. Je n’ai rien pu faire. Il faut prévenir les secours. Il faut faire quelque chose. »

Ses histoires commencent sérieusement à m’énerver. « Arrête maintenant, c’est bon, j’ai eu peur, t’as gagné. Alors arrête. J’ai regardé en bas tout à l’heure, il n’y avait rien. Allez, on rentre, et la prochaine fois, t’éviteras de trop forcer sur la drogue, hein ? Parce que là, ça n’est même plus drôle ». J’escalade la barrière de bois qui protège le chemin d’accès à l’église et me retrouve dans la rue. Johan me suit.

Soudain, à ma droite, sur le parvis de l’église, une lueur agace mon regard :  quelque chose brille au sol et m’éblouis. Je m’avance pour y jeter un œil. Mon cœur s’arrête sur le champ : il y a là, par terre, un anneau de fiançailles qui reflète la lumière. C’est à mon tour, maintenant, d’être pâle et en sueur.